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1992, le Partizan sur le toit de l’Europe après une saison d’exil

La politique, l’économie et la diplomatie impactent toutes les disciplines sportives. À sa manière, le sport professionnel reflète la société dans laquelle nous vivions. En ces temps de pandémie, nous prenons conscience du dynamisme que nous apporte le sport – ou, au contraire, du manque que provoque son absence. Alors qu’en est-il pendant une guerre civile ? Retour sur l’épopée européenne du Partizan Belgrade durant l’exercice 1991-1992.

Un contexte géopolitique conflictuel

En 1991, l’URSS éclate. Les pays satellites, tels que la Yougoslavie, réunissent plusieurs nations en quête d’indépendance. Le communisme avait rassemblé ces peuples sous la contrainte avec, pour figure de proue, le célèbre Tito. À la fin des années 80, ce dirigeant inculque au fur et à mesure des pensées nationalistes aux citoyens, engendrant une haine de l’autre entre ces populations mélangées sur un vaste territoire. Les 8 pays constituant la Yougoslavie ont gagné leur indépendance après des années de guerres, du sang et des larmes. À cause de cette guerre, de nombreux destins ont changé, notamment pour de jeunes sportifs qui ont dû subir la situation.

De 1991 à 1995 — et plus largement jusqu’en 2001 —, le basketball yougoslave est fortement marqué par ces multiples conflits, en particulier lors de la saison 1991-92. Face à l’escalade de violence, la FIBA interdit aux clubs de disputer la moindre rencontre dans leurs villes respectives.

Image de la guerre de civile en Yougoslavie. Un village de Croatie presque intégralement détruit à l’issue d’un combat, 18 novembre 1991. (Photo : Art ZAMUR/Gamma-Rapho via Getty Images)

Le Partizan de Belgrade prend ainsi la direction de Fuenlabrada, dans la banlieue de Madrid. « Ce fut un très bon choix. Après le premier match d’Euroleague et l’accueil chaleureux du public espagnol, il était clair que nous avions ici trouvé notre seconde maison. Ce fut difficile à traverser, mais nous étions comme une famille », commente Predrag Danilović, relatant donc le bon déroulement global de cette transition due à des conflits armés.

Après le départ de Vlade Divac, Savovic, Paspalj et d’autres joueurs, le Partizan entame la saison le 1er octobre 1991 avec une escouade rajeunie et emmenée par un talentueux backcourt composé d’Aleksandar Đorđević et de Predrag Danilovićz. Celle-ci est coachée par l’inexpérimenté Želimir Obradović. À l’été 1991, Dusan Ivkovic — alors entraîneur de l’équipe nationale de Yougoslavie — prépare l’Eurobasket de Rome. Sur sa petite liste, il a inscrit le nom de l’arrière du Partizan, Zeljko Obradovic, âgé de 31 ans. Le serbe reçoit une offre de Ivkovic pendant la préparation de son équipe pour la saison à venir. Dans cette lettre, le coach yougoslave lui propose de devenir le head coach du jeune collectif du Partizan. Néanmoins, pour occuper ce poste, Obradovic doit mettre un terme à sa carrière de basketteur professionnel. Après une longue nuit de réflexion, Zeljko Obradovic accepte la fonction d’entraineur principal pour l’exercice 1991-92.

Intelligent comme il est et conscient de son manque d’expérience, Obradovic demande à ses dirigeants d’engager le « Professeur » Aleksandar Nikolic, considéré comme le père du basket yougoslave. Le précepteur serbe de la balle orange est l’une des grandes figures des années 80, remportant à trois reprises la coupe européenne — chose assez rare à cette époque.

Notons que la moyenne d’âge de ce collectif est de 21,7 ans et, dans des circonstances pareilles, les supporters n’attendent pas grand-chose si ce n’est de représenter les valeurs du club. Les seuls que l’on peut considérer comme des vétérans, ce sont le meneur Sasha Djordjevic et l’arrière shooter Predrag Danilović. Les deux internationaux de l’équipe endossent donc de grandes responsabilités à l’aube du défi qui se dresse devant eux. En effet, ils doivent guider les jeunes avec une certaine pression en raison du contexte géopolitique troublant, à l’image de l’ailier Ivo Nakic qui a du mal à s’adapter à cette situation au départ. En effet, il est soumis à un stress lié à la guerre dans son pays natal : la Croatie.

Le collectif du Partizan de Belgrade en 1992.

Une coupe pour leur terre natale

Pour ce qui est de la compétition européenne, le Partizan Belgrade tombe dans le groupe B composé du Joventut Badalona, Estudiantes de Madrid, Philips Milan, Bayer Leverkusen, Aris Thessaloniki, BV Den Helder. Face à ce dernier, Obradovic fait entièrement confiance à ses hommes. À raison, puisque les siens l’emportent 81 à 75 avec 22 points de Danilović et 11 de Djordjevic. Lors du deuxième match, ils se confrontent à Maes Pils. C’est une victoire facile, qui se clôture sur le score de 87 à 67.

Un ancien journaliste en road trip avec l’équipe pendant 10 jours raconte qu’au sein du vestiaire règne une bonne atmosphère, une certaine vitalité, et pas l’ombre d’une appréhension par rapport à l’avenir. En effet, le fait que l’effectif soit composé de jeunes inexpérimentés constitue un atout indéniable dans un tel contexte.

Après deux victoires contre Milan et le Joventut, les joueurs du Partizan s’envolent vers l’Allemagne pour affronter le Bayer Leverkusen. Là-bas, ils perdent leur premier match sur le score de 73 à 80. L’équipe quitte son hôte germanique la tête basse, peut-être due à un excès de confiance. Le groupe slave poursuit sa route vers Madrid pour y rencontrer l’Estudiantes Madrid. Face à eux, les jeunes pousses ne tiennent pas la dragée et se cassent en deux. La confrontation s’achève par un résultat sans appel : 75 à 95. Pour la suite, les Serbes se remettent sur le chemin de la victoire et surprennent de nombreux observateurs. À la fin de la première phase, Sasha Djordjevic et ses coéquipiers terminent à la quatrième place de leur classement. Cette ultime place qualificative leur permet d’accéder aux huitièmes de finale qui se tiennent à Istanbul.

Le Partizan Belgrade face au Joventut Badalona pendant la coupe d’Europe.

Après 16 matchs disputés loin de leurs proches, la FIBA autorise le staff et les athlètes du Partizan Belgrade à retourner chez eux pour y défier Bologne. Dans un Pionir bouillonnant, les jeunes yougoslaves prennent feu sur le parquet. Djordjevic inscrit 26 points, tandis que son compère Danilović le suit de près avec 20 points. Après avoir perdu le game 2 en terre italienne, Obradovic demande à ses champions d’élever leur niveau de jeu. Ses hommes répondent immédiatement en remportant le troisième match sur le score de 69 à 65.

Le collectif serbe retrouve le Philips de Milan, précédemment affronté en poules, en demi-finale. Obradovic et ses poulains remportent cette phase de la compétition, qui s’est jouée en une manche, sur le score de 82 à 75.

Une Abdi Ipekci Arena d’Istanbul pleine à craquer sera le théâtre de la finale. Le public, très curieux, est venu en masse afin de voir les phénomènes que sont ces jeunes Slaves du sud face à Joventut. L’ensemble de la rencontre est très serré, l’issu de la confrontation se décide dans les derniers instants.

Nous sommes au quatrième quart temps. Il reste 8 secondes à jouer. Tomas Jofresa, du club espagnol, ajoute 2 points en faveur de son équipe : 70 à 68. Remise en jeu immédiatement effectuée par Koprovica, qui donne la balle à Sasha Djordjevic. Le meneur accélère le long de la ligne de touche, à droite, et arrive à trois points. À 45°, il s’élève face à deux défenseurs et prend le shoot sans aucune hésitation, quatre secondes avant la fin du match. Le tir rentre et le Partizan Belgrade devient champion d’Europe pour la première fois de son histoire. Le grand meneur finit avec 23 points et Danilović termine, lui, avec 25 unités.

Le tir de Sasha Djordjevic pour apporter la victoire au Partizan.

Il n’est pas difficile de dire, presque 30 ans plus tard, que remporter une coupe d’Europe dans un tel contexte est un exploit qui restera unique dans l’histoire. Loin de leurs terres ravagées par la guerre, les si jeunes membres de cet effectif ont réalisé quelque chose qui ne sera probablement plus jamais accompli. Zeljko Obradovic a depuis gagné 9 titres européens, et n’est-ce pas magnifique que le premier de son immense carrière ait été celui-ci ? De son côté, le héros de cette soirée, Sasha Djordjevic, dirige actuellement l’équipe nationale de Serbie. Il sert les siens après avoir reçu tant de bonheur avec ce titre européen inespéré.

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